Adrien Abauzit signe La France divisée contre elle-même

28.12.17
Un premier mot concernant ce livre comme objet physique : la reliure est de qualité, la couverture est travaillée et belle, la mise en page est au niveau des prestations fournies par les « grands éditeurs », ce qui en soi est une première information : enfin, après des années à faire imprimer dans des caves des ouvrages aux couvertures produites en dix minutes sur Paint, le courant national d’opposition au Système se professionnalise et fait jeu égal avec l’industrie agréée.
 
Dans la mesure où ce livre ouvre des quantités de discussions, et puisqu’un billet sur un blog ne dira jamais tout ce qu’il y a à dire, je vais me contenter de référencer quelques points parmi les principaux, et les présenter chacun en quelques lignes.
 
Sur la thèse du livre (et son titre)
 
L’auteur, Adrien Abauzit, propose un angle de travail qui tranche avec les habitudes : au lieu de faire le procès unilatéral des influences extérieures, il rappelle que si la France connaît cette déconfiture, c’est avant tout du fait des dissensions intestines qui la rongent depuis plusieurs siècles, dissensions d’ordre idéologique, philosophique et par conséquent politique, opposant non la France à des puissances étrangères ou des cinquièmes colonnes d’ailleurs plus ou moins redoutables, mais des Français à d’autres Français. Loin de nier pour autant que les guerres et les convoitises ont plusieurs fois valu à la France d’être attaquée sur son sol, il postule que l’âme de la France ayant été atteinte de l’intérieur, son corps s’en est trouvé davantage exposé, moins capable d’être défendu, en tout cas moins capable de produire sur les éventuels ennemis la crainte qui fait renoncer au combat. De ce point de vue, il s’accorde avec un point traditionnel de la pensée militaire, telle que résumée par exemple dans cet extrait de l’Art de guerre, de Sun Tzu :
« Lorsque vos armes auront perdu leur tranchant, que votre ardeur sera éteinte, que vos forces seront épuisées et que votre trésorerie sera réduite à rien, les souverains voisins profiteront de votre détresse pour agir. Et même si vous avez des conseillers avisés, aucun d’entre eux ne sera en mesure de dresser des plans adéquats pour l’avenir. »

 
Livre historique
 
L’ouvrage est également un outil historique, riche de références, de sources, de citations, qui revient sur le millénaire et demi d’histoire de France, depuis le baptême de Clovis jusqu’à la Révolution nationale du Maréchal Pétain, présentée comme l’ultime résurgence française cloisonnée entre une Troisième République acquise aux idéaux des Lumières, déracinatrice et négatrice de la réalité charnelle et spirituelle de la France, et les Quatrième et Cinquième Républiques principalement soucieuses de rétablir la République aux dépens de la France. Une part importante du livre est effectivement consacrée au cas Philippe Pétain, et il n’est pas exagéré de dire que les éléments factuels et historiques apportés par l’auteur, par leur capacité à secouer nos certitudes ou à éclairer nos inconsistances sur cette période, font l’effet d’une bombe. En effet qui, ayant été élève aux mains de l’Éducation nationale, sait faire la différence entre armistice et capitulation ? Qui connaît les motivations qui ont présidé à la décision de conclure l’armistice avec l’Allemagne en 1940 ? Quel Français de moins de trente ans peut expliquer comment le maréchal Pétain accède au pouvoir ? Combien savent que le général Weygand comme le Maréchal Pétain ont (soit) activement travaillé lorsqu’ils le pouvaient — soit au moins laissé faire le cas échéant — à la consolidation d’une pensée française vouée à la reconquête de la victoire ? Et à défaut de connaître, sinon dans le détail au moins dans les grandes lignes, ces éléments historiques, combien de Français sont capables aujourd’hui d’expliquer rationnellement pourquoi un maréchal de France issu de la plus pure tradition militaire et acquis au patriotisme le plus élémentaire, se transforme soudain en serviteur d’un souverain étranger venu en France par la force et animé des plus mauvaises intentions ? Il n’y a que le conditionnement auquel ils ont été soumis depuis toujours qui les empêche de voir, simplement voir, l’incongruité d’une situation sur laquelle ils ont développé des certitudes qu’ils sont incapables d’expliquer. Adrien Abauzit, fort courageusement, s’empare de toutes ces questions et y répond avec la rigueur d’un juriste, qu’il est, et la précision d’un historien.
 
Le lecteur doit savoir qu’il ne s’agit pas d’un livre sur la Seconde guerre mondiale ou sur le Maréchal Pétain. Il trouvera aussi dans ces pages des analyses et des éléments sur plusieurs autres époques historiques, plus concrètement sur toutes celles qui, d’après l’auteur, furent des moments-pivots de l’histoire nationale, des moments où se sont jouées la vie et la mort de la France.
 
L’Antifrance, Charlie, Les Lumières, 1789, et Christophe Barbier
 
Le lecteur doit également savoir qu’il ne s’agit pas uniquement d’un livre strictement historique. L’auteur y développe des idées, dessine un plan de reconquête et propose des pistes. De ce point de vue, nous pouvons considérer que nous sommes en présence d’un ouvrage militant, quoiqu’il serait incorrect de le réduire à ce seul qualificatif : c’est pourquoi il faut ajouter que la qualité du style, la rigueur de la recherche, l’évidente hauteur à laquelle sont élevés les sujets et l’évidente profondeur d’où sont exhumées des sources et des analyses, à quoi il faut ajouter le courage d’assumer une pensée souvent incomprise et combattue plus souvent encore, autorisent à voir dans ce livre, aussi, un objet de philosophie.
 
Un point négatif, tout de même
 
L’ouvrage est proposé à la vente, par l’éditeur, sur son site Internet uniquement. En soi, la volonté de se passer du géant Amazon notamment se défend. J’ai d’abord approuvé ce choix, puis en discutant après coup de ce livre avec un autre de ses lecteurs, il m’a semblé que les mains dans lesquelles il était en capacité d’exploiter le plus entièrement son potentiel révolutionnaire et politique étaient les mains neutres, mal informées ou a priori insatisfaites par l’ambiance intellectuelle générale qui règne en France. Le fait est que ce lectorat a plus de chances de naviguer sur Amazon que sur les sites Internet de jeunes éditeurs nouvellement en activité ; le fait est, aussi, qu’aux yeux de nos contemporains le référencement sur Amazon est, pour un livre, un gage de crédibilité supplémentaire. L’erreur serait de prendre des décisions éditoriales et commerciales qui condamnent ce livre à ne tomber qu’entre des mains déjà convaincues.
 
Jonathan Sturel

Aucun commentaire:

Fourni par Blogger.